Avant de commencer, présentons brièvement Audrey. Audrey s’est formée à l’Université Paris-Sorbonne et à la HEP Lausanne. Elle développe aujourd’hui une pratique artistique où se rencontrent peinture, matière, fil et feuille d’or. C’est un vendredi soir et elle entre dans l’espace de Pro Swiss Art en apportant trois de ses peintures : l’une évoque le lac Léman, une autre les aurores boréales de Laponie, tandis qu’une oeuvre noire laisse surgir un volume doré. Elle s’assoit entourée de ses peintures et nous avons l’impression d’être dans son atelier.
Nous l’adorons déjà, mais surtout nous avons déjà beaucoup de questions pour elle.
"Audrey, commençons par le début. Gaïa, c’est qui ?"
"Bonsoir, je m’appelle Audrey. Je suis originaire de la région parisienne et je vis en Suisse depuis 2015, dans la commune de Lutry.
Gaïa est mon nom d’artiste. Il est né très simplement des trois premières lettres de mon nom de famille et de la première lettre de mon prénom. J’aimais aussi ce qu’il évoquait : la terre, la matière, quelque chose de vivant. Finalement, ce nom correspond assez naturellement à mon univers artistique."
"Enchantée Gaïa. Dites-moi : peigniez-vous déjà lorsque vous étiez enfant, ou l’art est-il entré dans votre vie plus tard ?"
"La création a toujours été présente dans ma vie. J’ai passé beaucoup de temps avec ma grand-mère, qui était passionnée de broderie, de couture, de tricot et de canevas. Très tôt, j’avais déjà une aiguille entre les mains. C’est à elle que je dois mes bases techniques de couture. Mon père aussi dessine très bien. Je l’observais beaucoup et j’étais fascinée par ce qu’il arrivait à faire.
Enfant, j’étais plutôt solitaire : je pouvais passer beaucoup de temps à dessiner, lire, écouter de la musique ou créer.
Avec le recul, je trouve assez beau que ce fil que ma grand-mère m’a mis entre les mains lorsque j’étais enfant soit devenu, des années plus tard, l’un des fils rouges de mon travail artistique et professionnel."
"C’est l’histoire d’une enfant très patiente et très créative. Y a-t-il eu un moment ou un événement particulier qui vous a fait comprendre que la peinture allait devenir une partie importante de votre vie ?"
"Même si je crée depuis mon enfance, ce n’est pas ma formation première. Je suis enseignante et, depuis quatre ans, j’enseigne les activités créatrices et la couture. Ma pratique artistique a réellement pris une autre dimension il y a environ quatre ans, à l’issue de ma formation d’enseignante spécialisée. C’est à partir de ce moment que j’ai osé davantage montrer mon travail. Les retours positifs m’ont permis de prendre confiance en moi et, peu à peu, d’exposer. Depuis, l’art occupe une place de plus en plus importante dans ma vie."
"Gaïa, vous êtes française, mais vous avez déménagé sur le lac Léman, en Suisse. Comment chacun de ces pays a-t-il influencé votre vision artistique ?"
"Je suis originaire de la région parisienne et j’ai grandi avec la proximité de Paris, une ville où la culture et l’art sont omniprésents. J’ai eu la chance de fréquenter très tôt les musées et notamment le Louvre, que j’ai énormément visité et qui reste encore aujourd’hui un lieu très important pour moi. J’ai quitté cette région en 2015 pour venir habiter en Suisse. J’ai le bonheur d’habiter à Lutry et le lac fait naturellement partie de mon univers.
Je m’inspire également beaucoup de mes voyages. Certains lieux me marquent profondément et finissent par entrer dans mes œuvres.
Je ne cherche pas forcément à reproduire un endroit tel qu’il est. Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce qu’il m’en reste : une lumière, une couleur, une sensation, un souvenir."
"Ce qui me fascine c’est la manière dont votre travail semble évoluer de l’art vers l’art-thérapie. Comme vous le dites, ce n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourriez-vous développer davantage cet aspect ?"
"Je parlerais plutôt d’un travail très lié à la mémoire et aux émotions. Quand un lieu ou un moment me touche, j’ai envie d’en garder une trace. Je photographie beaucoup, parfois avec mon natel, parfois simplement avec mes yeux. Ensuite commence le processus créatif.
Je ne cherche pas réellement à reproduire ce que j’ai vu. Ce que je mets sur la toile ou sur le papier, c’est plutôt ce que j’en ai ressenti et ce qu’il en reste en moi.
Je commence souvent par chercher les nuances de couleurs et construire ma palette. Puis viennent la matière, le fil et la feuille d’or.
Le fil occupe une place essentielle dans mon travail. Il relie, maintient, répare, mais peut aussi s’échapper de l’œuvre pour créer du relief et du volume. Au fil du temps, il est devenu une véritable signature dans ma démarche artistique.
La feuille d’or, elle, est présente dans toutes mes œuvres. Elle me permet de mettre en lumière certains détails, mais elle fait aussi écho au kintsugi, une technique à laquelle j’ai eu la chance de me former auprès d’un maître de Tokyo. J’aime cette idée de ne pas chercher à cacher les failles, mais au contraire de les révéler et de les sublimer. Cette philosophie est devenue une part essentielle de ma démarche."
On regarde la petite peinture noire et or à côté de Gaïa et on comprend qu’il ne s’agit pas seulement d’une belle peinture. Elle doit cacher quelque chose. Gaïa nous indique la peinture.
"Cette œuvre s’appelle L’Envers. Elle parle de ce que l’on donne à voir, mais surtout de tout ce qui reste invisible.
J’ai volontairement coupé la toile au cutter. De face, on voit la lumière et l’or. Mais lorsqu’on retourne l’œuvre, on découvre les pansements qui maintiennent cette ouverture, accompagnés de cette phrase : « Vous voyez la lumière. Voici ce qui la soutient. »
À travers cette œuvre, je parle de résilience. J’aime l’idée que derrière ce qui paraît lumineux ou solide se cachent parfois des blessures et des réparations que l’on ne voit pas. Dans mon travail, je ne cherche pas à effacer les failles : je préfère les laisser visibles et leur donner une place dans l’histoire de l’œuvre. Pour moi, la résilience ne consiste pas à faire disparaître ce qui nous a marqués, mais à construire avec."
"Dans vos œuvres, vous expérimentez beaucoup avec différents matériaux et techniques. Comment choisissez-vous les matériaux que vous utilisez ?"
"J’aime travailler avec des matières très différentes : le papier, la toile, le plâtre, la gaze, le sable… Je les superpose, je les transforme, je coupe, je déchire, je recouds. C’est souvent en expérimentant que l’œuvre prend forme, et j’aime justement cette part d’inattendu dans le processus de création.
Dans Suture, par exemple, j’ai associé le plâtre, la gaze, le sable, l’acrylique, la feuille d’or et le fil doré. Je voulais que la matière sorte réellement de la toile, que la fissure et la suture deviennent presque palpables. Ici encore, il ne s’agit pas de cacher la faille, mais de l’intégrer pleinement à l’œuvre."
"Quels sont les artistes et/ou les philosophes qui vous inspirent le plus ?"
" Je ne crois pas qu’un seul artiste définisse mon travail. J’aime beaucoup Monet, notamment pour son rapport à la lumière et à la couleur, mais mes inspirations viennent aussi d’autres formes d’art. La sculpture m’intéresse pour le volume et la matière, et la musique et la danse m’accompagnent depuis toujours.
Je suis également très inspirée par les lieux et les voyages. L’Égypte, par exemple, me fascine depuis que je suis petite. Je ne sais pas vraiment d’où vient cette fascination, mais enfant, j’aimais déjà me déguiser en Égyptienne. Lorsque je suis finalement allée en Égypte en 2023, c’était la réalisation d’un rêve que je portais depuis l’enfance. Plus récemment, j’ai réalisé un autre de mes rêves en découvrant les aurores boréales en Laponie. J’en garde des souvenirs incroyables, des images, des couleurs et des sensations très fortes. qui continuent aujourd’hui à nourrir mon travail."
"Vers quelle direction pensez-vous que votre travail évolue aujourd’hui ? Y a-t-il des thèmes, des techniques ou des questionnements que vous ressentez le besoin d’explorer davantage ?"
"Mon travail évolue constamment. J’aime expérimenter, découvrir de nouvelles matières et chercher comment les intégrer à mon univers. Souvent, il suffit que je rencontre un matériau pour que j’aie immédiatement envie d’imaginer ce qu’il pourrait devenir dans une œuvre. Aujourd’hui, j’ai envie d’aller encore plus loin dans le volume. J’explore notamment le fil de fer associé au plâtre : le fil devient alors une structure, presque une ossature, autour de laquelle la matière peut se construire.
Je crois que mes œuvres quittent peu à peu la surface de la toile. J’ai envie que la matière prenne davantage de place, qu’elle se soulève, sorte du cadre et devienne presque sculpturale. C’est probablement dans cette direction que mon travail va continuer à évoluer."
"Qu’est-ce qui vous a motivée à rejoindre Pro Swiss Art ?"
"J’ai découvert l’association grâce à une autre artiste qui en était déjà membre. J’ai tout de suite été intéressée par la possibilité de découvrir le travail d’autres artistes, d’échanger autour de nos pratiques et de faire de nouvelles rencontres. Je me réjouis de partager un grand moment en Novembre au côté de Pro Swiss Art et les autres artistes sélectionnés pour la MAG.
La pratique artistique peut parfois être solitaire. Je trouve donc précieux de pouvoir échanger , partager nos expériences et évoluer dans un environnement qui nourrit et accompagne nos démarches."
Et nous sommes ravis de faire partie de la même équipe que Gaïa et de l’accompagner, comme le fil accompagne ses tableaux. Ce fut un vrai plaisir !
