Avant de commencer, présentons brièvement Veronika.
Veronika Kubikova est une artiste peintre tchèque installée récemment à Paudex, près du lac Léman et son nom artistique est VQ Art. Veronika a commencé à dessiner durant son enfance en Tchéquie. Elle ne se limite pas à une seule technique et aime explorer différents médiums : l’huile, l’acrylique, l’aquarelle, le pastel et le dessin au crayon.
Veronika entre dans notre espace de Lausanne et commence à observer avec attention les peintures et les petits objets qui sont là. On peut déjà noter, très clairement, un côté très curieux, le même qu’on va découvrir pendant son entretien.
On se présente et on commence la conversation. Ou plutôt, le voyage.
« Veronika, commençons par le début. VQ Art, cela vient d’où ? »
« VQ vient de mon prénom, Veronika ou Veroniqua. La lettre Q est une lettre très rare en tchèque et donc j’ai décidé que mon nom d’artiste devait inclure cette lettre. Je voulais quelque chose d’absolument unique. »
« C’est bien sûr unique. Mais, dites-moi, comment tout a-t-il commencé pour vous ? »
« Mon chemin d’artiste n’était pas évident. J’ai étudié l’économie et j’ai aussi un MBA (DESS CAAE) d’une université à Lyon. J’ai travaillé dans une banque à Paris et à Prague, mais à côté de ça, j’ai toujours dessiné. J’ai aussi visité beaucoup de galeries pendant mes voyages et cela a été une source d’inspiration. »
« La première fois que j’ai quitté mon travail, c’était pour mon congé maternité : c’est là que j’ai pu me consacrer à l’art et c’est là que j’ai créé deux œuvres d’art en même temps : mon propre enfant et le tableau. Puis j’ai mis l’art un peu de côté. Ensuite, mon mari est devenu expatrié et nous sommes allés au Kazakhstan. J’en ai beaucoup profité pour faire de l’art et j’ai créé une collection de peintures à l’acrylique que j’ai exposée à Almaty.»
« Nous avons déménagé au Bélarus et j’ai présenté mes œuvres à l’ambassade tchèque, où j’ai trouvé le support pour faire trois expositions solo. Il y avait une grande salle et ils m’ont demandé de la remplir. Donc, je l’ai fait. C’était une collection de peintures acryliques de style minimaliste, géométrique et aussi conceptualiste. »
Veronika prend son catalogue et me montre un tableau représentant un labyrinthe. Il s’appelle « Find your way ! ».
« Cela représente mon angoisse », commence-t-elle « Je ne me sentais pas bien, quand j’étais au Bélarus. Pour exprimer ça, j’utilisais beaucoup de blanc et de gris ».
Elle indique un autre tableau. Il s’appelle « Google caught us all » et il inclut la reproduction d’une araignée. Et un autre : il s’appelle « Astana » et il contient des formes géométriques dorées et cela ressemble à un circuit imprimé. En fait tout est inspiré par les images satellites de la ville.
« Ça, c’est l’araignée qui nous a tous attrapés »,
Explique-t-elle en commentant la première toile. Puis Veronika regarde la verte toile nommée Astana et la décrit comme la reproduction d’une ville, une capitale où on vit en stress et répétition:
« En général, j’imaginais la vie dans la ville comme des électrons, une vie pleine de stress. »
« Veronika, pourquoi cette angoisse ? Et quelle était la perception générale du public en observant vos œuvres ? »
« Mes œuvres étaient accueillies avec surprise par les spectateurs, parce qu’il n’était pas habituel d’exposer ce type de sujets dans ce pays. Moi, j’avais deux sentiments différents. D’un côté, j’étais très contente parce que je pouvais enfin m’exprimer et extérioriser mes émotions. D’un autre côté, je me sentais comme une extraterrestre. Il y avait les étrangers, plus habitués à un art comme le mien, et puis les locaux, qui ne l’étaient pas. C’était difficile pour mon art d’être compris et apprécié. »
« Puis j’ai changé de pays et j’ai changé de style aussi. J’étais à New Delhi et tout était nouveau et différent. C’était très difficile de s’habituer, c’était même difficile de trouver des endroits où acheter des toiles. »
En écoutant Veronika nous commençons à comprendre sa façon de vivre la vie et, en même temps, d’interpréter l’art. Elle voyage, elle bouge beaucoup. Mais pareillement, son cerveau bouge aussi : elle cherche continuellement de nouveaux sujets, elle expérimente de nouvelles techniques.
« L’Inde doit être très différente du reste de tout ce que vous connaissiez auparavant. Comment avez-vous trouvé la force de tout recommencer ? »
« Les murs de notre appartement étaient vides et je voulais les remplir. Comme ça j’ai commencé à peindre des œuvres d’art, plus précisément, des toiles géantes. J’ai abandonné la géométrie, j’ai continué à créer des abstraits à l’acrylique et je me suis détendue car j’avais davantage d’expérience et j’ai pu consacrer la majeure partie de mon temps à l’art. Quelle chance !»
« Changement de pays signifie aussi changement de technique, peut-être ? »
« Oui, bien sûr. Comme transition, j’ai réalisé l’œuvre Seawave in Hawaii. J’avais suivi un cours en ligne. J’ai développé une passion pour les sujets réalistes. Ensuite j’ai abandonné l’acrylique et j’ai commencé l’aquarelle. J’ai également changé de sujet : je me suis passionnée pour les fleurs, j’ai fait des recherches sur les plantes indiennes et j’ ai peint des oiseaux, c’était passionnant. J’ai découvert que la nature avait une force immense. »
« J’ai lu dans votre bio que vous enseignez l’art. C’est à cette époque de votre vie que vous avez commencé à donner des cours ? »
« Oui, exactement. J’ai commencé à donner des cours de peinture quand je me trouvais en Inde. Pendant mes cours j’ai découvert mon talent pédagogique et j’ai trouvé cela très naturel. Avec le temps, j’ai appris à connaître le caractère des étudiants, je connaissais leurs peurs et leurs préférences en termes de sujets et techniques. J’ai même essayé d’animer davantage les cours : les élèves ne voulaient plus partir à 18 heures. Je me suis rendue compte que mes cours de peinture m’ont aidé à devenir plus intégrée, c’était à la fois thérapeutique : à travers la peinture, je pouvais rassembler les gens. Il y avait un côté convivial très chaleureux. »
« C’est génial ça. Je vois que vous aimiez bien les gens. Cependant, je vois que la majorité de vos peintures reproduisent des sujets naturels. Est-ce que vous dessiniez aussi des personnes ? »
« Bien sûr. J’ai aussi réalisé des portraits et j’ai suivi un cours de portrait, qui a très bien marché. »
Veronika me montre un tableau où le visage d’un homme indien est représenté sur un fond rouge. C’est un très beau visage qui dégage beaucoup de force. Il s’appelle : « Portrait of a Sikh groom ».
« Cela représente le mari », m’explique-t-elle. « Il porte des vêtements traditionnels, il est symbolique.
Et puis elle explique la technique utilisée, une nouvelle technique: « Il s’agit d’une œuvre réalisée à l’huile à partir d’une photo. Je voulais encore évoluer. »
« Une évolution constante… Nous sommes toujours en Inde mais nous changeons de technique. »
« Exactement. Parallèlement aux cours de peinture, j’ai découvert l’huile et j’ai choisi de petites toiles pour mieux apprendre la technique. J’ai réalisé une série de paysages avec des nuages et c’était vraiment satisfaisant : l’huile se mélange très bien, on peut changer d’avis plus facilement, le rendu est plus authentique. J’ai créé un calendrier à partir de mes peintures des nuages à l’huile.»
Veronika aime me montrer son art pendant notre conversation. Beaucoup des toiles reproduisent des nuages.
« Les nuages étaient en partie réels », m’explique-t-elle. « Je les avais photographiés à Goa, puis lors des voyages au Sri Lanka et aux Maldives, donc c’était un sujet récurrent. »
Mais changer de sujet et de technique n’était pas suffisant pour Veronika. C’est une personne très curieuse, avec une envie constante de découvrir, d’apprendre et d’avancer.
« En 2024, je suis venue en Suisse et, ici aussi, il y avait un appartement vide qui m’appelait. Il donnait sur le lac et j’ai commencé à peindre le lac et la montagne à l’huile. J’ai pris beaucoup de photos lors de mes promenades au bord du lac et j’étais fascinée par sa couleur. Ensuite, j’ai réalisé des paysages lacustres à l’huile dans lesquels les nuages occupent une place centrale. Cela fait une année que je me concentre uniquement sur l’eau du lac Léman et sur la transparence. Je représente des détails de la surface du lac. »
Veronika me montre des toiles illustrant cette nouvelle technique ; elles font partie d’une série qui s’appelle « Lac Léman ». C’est incroyable : je sais qu’il s’agit du lac, mais c’est une réflexion si profonde sur sa couleur que le lac n’est plus vraiment là ; il se transforme en une entité différente.
« Veronika, pardonnez-moi, mais on dirait de l’art abstrait... »
Veronika me regarde en souriant avant de répondre.
« Exactement. J’avais commencé par l’art abstrait et je viens de faire une boucle mais je n’arrive pas à la même chose : les œuvres abstraites que je créais dans le passé venaient de mon intérieur ; ce que vous voyez aujourd’hui vient de la nature. »
« La technique aussi est différente ? »
(Bien sûr, on dirait.)
« Oui, c’est du pastel. J’ai commencé avec cette technique parce que je suis en évolution constante. Changer de pays, pour moi, signifie changer de sujet et de technique. Avec le pastel, c’est un plaisir différent : je suis davantage dans le contact avec le pigment qu’avec l’aquarelle. »
Elle sourit : « Mais j’aime les deux : c’est comme le sucré et le salé. »
« Vous créez également des bijoux. Comment cela a-t-il commencé ? »
« Cela a commencé au Kazakhstan en 2015-2016 parce que, sur un marché, j’ai vu des pierres semi-précieuses et j’ai eu envie d’en créer des bijoux. »
« Considérez-vous cette activité comme une autre forme d’expression artistique ? »
« Je ne dirais pas cela, j’étais juste curieuse. Je me demande toujours : comment fait-on pour créer quelque chose qui semble compliqué ? Finalement, si l’on trouve la recette, on peut le faire. J’ai appris à fabriquer des bijoux à l’aide des recettes sur l’internet. »
Puis elle me montre quelques créations.
« Veronika, parlons de votre héritage tchèque. Quels sont les artistes qui vous inspirent le plus ?»
« Quand je vivais en République tchèque, j’étais inspirée par Emil Filla et son style cubiste. J’adorais son tableau La Dame à la mandoline. Je me suis dit : j’aime ce tableau, mais je n’ai pas les moyens d’acheter…donc je vais le peindre pour moi.
Et puis, il y a aussi une grande admiration, pas forcément une inspiration : Alfons Mucha. Il était l’un des premiers à porter le mouvement Art nouveau. Il réalisait des affiches pour des spectacles. »
« Merci, Veronika. Une dernière curiosité : selon vous, vers quelle direction votre travail évolue-t-il demain ?»
J’ai déjà des idées.
(C’était clair.)
« Je me suis acheté du plâtre parce que je voudrais essayer la peinture en 3D. J’ai déjà commencé à faire des tests et je crois que cela va bien fonctionner. »
« Et pour terminer : qu’est-ce qui vous a motivée à rejoindre Pro Swiss Art ? De quel type de soutien les artistes ont-ils, selon vous, le plus besoin aujourd’hui ? »
« J’ai entendu parler de cette association par une amie et j’étais immédiatement intéressée. J’espère que Pro Swiss Art me donnera des opportunités de visibilité. En même temps, cela me fait aussi plaisir de rencontrer d’autres artistes, parce que nous partageons la même passion. J’aime savoir comment les autres travaillent. »
Et nous espérons pouvoir vous donner toute la visibilité que votre art mérite, chère Veronika. C’était un plaisir de voyager avec vous et vous avoir suivie pendant tous les changements de pays, de techniques et de sujets. On est très curieux de voir la suite.
